HDR

UNIVERSITÉ NICE SOPHIA ANTIPOLIS

UFR Lettres, Arts, Sciences humaines

École doctorale : lettres, sciences humaines et sociales

Centre interdisciplinaire : récits, cultures, psychanalyse, langues et sociétés

Spécialité : psychologie et psychopathologie clinique


Le désir de transmettre

De l’exil au lien social

Synthèse des travaux de

JALIL BENNANI

En vue de l’obtention de

l’Habilitation à Diriger des Recherches

présentée le 10 décembre 2011

Tuteur de l’HDR : Pr. Mohammed Ham

Membres du Jury :

Benmakhlouf Ali : professeur de philosophie arabe et de philosophie de la logique à l’université de Paris-Est / Val de marne

Benslama Fethi : professeur de psychopathologie clinique à l’université de Paris 7 / Denis Diderot

Boursier Jean-Yves : professeur d’ethnologie à l’université de Nice Sophia Antipolis12)

Cabassut Jacques : professeur de psychopathologie clinique à l’université de Nice Sophia Antipolis

Ham Mohammed : professeur de psychopathologie clinique à l’université de Nice Sophia Antipolis

Lesourd Serge : professeur de psychopathologie clinique à l’université de Nice Sophia Antipolis

Sauret Marie-Jean : professeur de psychopathologie clinique à l’université de Toulouse Le Mirail

Vanier Alain : professeur de psychopathologie clinique à l’université de Paris 7 / Denis Diderot



INTRODUCTION : Ouverture de la recherche


« Les plus belles lampes parfois sont celles que nous allumons non pour voir la lumière mais pour voir l’ombre »

Adonis (Célébrations)


La transmission permet la vie. La vie qui continue. Nos ascendants nous lèguent des valeurs, des idées, des biens. Mais la transmission se fait aussi par nos pairs, et même par nos enfants. Nous devons être à l’écoute des générations qui nous succèdent. La transmission peut se produire passivement, sans que en ayons conscience. Elle se fait alors à notre insu, inconsciemment. Mais elle peut aussi se faire activement, consciemment. Elle est dès lors portée par un désir.

Transmettre suppose un double mouvement : se réapproprier ce que l’on a appris puis porter cet acquis ailleurs, d’un lieu à un autre, d’une époque à une autre, d’une culture à une autre. Le désir de transmission a partie liée avec la question de l’exil : exil intérieur, identitaire, culturel, géographique.

Cet élan vers l’autre, qu’il soit porté par des motivations économiques ou par des questions identitaires, détermine aujourd’hui la notion de migration. S’exiler permet de nouveaux acquis, des changements et même parfois des jugements, ceux que l’on peut porter sur soi-même, sur les autres, sur un parcours, sur les différences entre le départ et l’arrivée.

Le désir d’exil est en chacun. Partir permet de prendre du recul avec son pays, ses origines, sa « terre natale ». On aime cette terre qui nous a portés. On la rejette lorsqu’elle nous a fait souffrir. Partir permet alors de mieux retrouver ses origines. Le manque peut conduire à la nostalgie. Une nostalgie qui peut survaloriser et renforcer les traditions. Le temps ne s’écoule plus. Par contre, il est d’autres manières de faire revivre cette tradition. Ce que l’on nomme « modernité » en est une : elle consiste à mobiliser ses propres ressources. On peut articuler les valeurs portées par la tradition et celles véhiculées par la modernité, les interroger et les enrichir mutuellement. Il y a cependant toujours un moment de rupture de l’une à l’autre, à un degré ou un autre.

L’exil représente un outil central dans la transmission de par le questionnement, les recherches et les études cliniques qui accompagnent cette notion. L’altérité intrigue, inquiète, suscite la méfiance de ceux qui ne sont pas partis, comme si elle constituait une menace pour le fantasme identitaire. Elle peut aussi porter l’espoir d’un autre monde, d’une autre vie, d’une autre identité, d’un ailleurs plus prometteur.

Comment transmettre, enseigner, restituer ce que l’on a appris, ce qu’on nous a donné ? Il ne s’agit pas ici de la transmission d'un droit à une autre personne, ni d’une transmission des pouvoirs. Il ne s’agit pas non plus de la transmission des biens par voie de succession. La transmission à laquelle nous nous intéresserons concerne celle du nom, de la filiation intellectuelle et du patrimoine culturel. Comment dès lors restituer, non pas en reproduisant, mais en prolongeant, en réinventant dans un autre contexte, dans l’actuel et non avec les repères du passé ? Plusieurs disciplines peuvent constituer des voies de transmission : la psychanalyse, la psychiatrie, la psychologie mais aussi la philosophie, la littérature, la sociologie, l’ethnologie, l’anthropologie…

Tous les exilés du monde ne peuvent s’empêcher de faire des comparaisons : entre les modes de vie, entre les parlers, les coutumes… Mais il en est une qui revient avec constance : elle concerne la liberté de parole, comparée à la censure. Pour un psychanalyste, demander aux patients de « tout dire » lorsque le dire est largement interdit, réprimé, puni, peut relever d’une gageure. À première vue seulement. En effet, offrir un espace de parole, par le biais de la consultation psychiatrique et psychanalytique, permet d’ouvrir un lieu pour s’exprimer, puis pour vivre autrement. Dans le champ social, la liberté de parole obéit à des codes, des règles et des procédures de censure qui différent d’un pays à l’autre. Avec l’immigré maghrébin, en France, en Belgique, en Hollande ou ailleurs, la liberté n’est pas la même pour tous car certains n’y ont pas accès ou n’en ont pas eu les moyens. Il ne leur reste souvent alors que leur corps comme langage, un corps qui devient une identité dans laquelle ils se réfugient. On sait que la question des identités représente une question essentielle dans les déplacements de population et qu’on la retrouve dans nombre de conflits de par le monde, hier en ex-Yougoslavie, au Rwanda, en Côte d’Ivoire…

L’immigré, comme l’autochtone, peut se trouver en quête d’une écoute, d’un soulagement, d’un lieu pour être entendu. La consultation chez le psychanalyste constitue dès lors un espace légitime, autorisé et reconnu. Il faut faire fi des préjugés qui avaient prétendu autrefois que les Maghrébins ne s’expriment pas, qu’ils ont peur et que de toutes façons il existe des espaces traditionnels qui suffisent à gérer la souffrance psychique.

En effet, les marabouts, les lieux de culte et de prière, les guérisseurs, les magiciens… ne manquent pas. Mais leur présence ne suffit plus pour apaiser les souffrances et leurs agents n’ont pas réponse à tout. Lorsque les personnes ne trouvent plus de réponse satisfaisante chez les thérapeutes traditionnels, ils s’adressent à ceux qui sont investis comme étant les représentations de la science. Cela ne signifie pas qu’il y ait disparition des croyances. Il y a transfert de croyances. Les mêmes demandes peuvent être adressées au psychanalyste, au magicien ou à l’homme de religion. La psychanalyse se démarque de la magie car elle s’appuie non pas sur des causes cosmiques ou surnaturelles mais sur le langage. Elle n’est pas une religion car elle ne représente pas une conception du monde, ni ne promet le salut de l’âme, mais engage chacun à assumer ses angoisses, ses faiblesses et à les dépasser.

Le collectif tend bien souvent à installer l’individu dans des normes, à prononcer des jugements hâtifs ou à propager des peurs. Il convient donc de dépasser l’autocensure et de se détacher des clichés et de la rumeur. Il est du reste difficile de délimiter la frontière entre la censure et l’autocensure. Se censurer relève d’un ensemble d’influences éducatives, culturelles et sociales dont nous ne sommes pas toujours conscients. Le métier de l’écoute n’est pas un métier comme les autres. Rien n’est donné au départ. Il y a certes la théorie, le travail sur soi – la psychanalyse personnelle – mais aucun individu n’est le même et toutes les histoires sont marquées du sceau de la subjectivité. C’est avec une écoute sans cesse renouvelée, un étonnement nouveau qu’il convient d’écouter chacun.

En France dans les années soixante-dix, j’ai pris la succession du Dr Louis Clément, au Centre Françoise Minkowska. Plus tard, j’ai retrouvé son nom dans l’histoire de la psychanalyse au Maroc et nous avons entretenu une longue correspondance. La consultation pour patients maghrébins s’était constituée après celle des réfugiés d’Europe Centrale. Ayant porté un regard critique et développé une analyse des pièges de la consultation spécialisée, j’ai créé une consultation pour Maghrébins et non Maghrébins ouverte sur la cité dans le département de l’Essonne, de 1974 à 1980, grâce au soutien des Drs Lucien Bonnafé et Tony Lainé, défenseurs de renom d’une psychiatrie désaliéniste ouverte sur la cité. Cette approche intégrait l’apport de la culture dans la réflexion des équipes sans isoler le migrant des problèmes rencontrés par les autres habitants du secteur.

J’ai été conduit à une approche institutionnelle intégrant et la dimension psychanalytique et la dimension socio-économique des migrants maghrébins. L’approche institutionnelle a mis en évidence les problèmes qui ne sont pas spécifiques au patient migrant mais que celui-ci révèle par sa différence même. Ainsi, l’institution médicale est plus attentive aux problèmes somatiques qu’aux problèmes psychologiques ; de ce fait, le dommage corporel des accidentés du travail est davantage reconnu que le préjudice psychologique. L’approche psychothérapique a permis une écoute de leur histoire personnelle, de leur souffrance liée à l’exil et une approche de leurs conflits psychiques. Cette écoute individuelle prend en compte les facteurs liés à la culture d’origine sans exclure ceux liés à la culture d’accueil.

À distance de mon propre pays, le Maroc, j’ai pu prendre le recul nécessaire par rapport au passé et apprécier mon propre désir d’exil. Un exil qui m’a permis d’enrichir mes acquis et d’apprécier les changements qui s’étaient opérés en moi. Cette distance m’a permis aussi de mieux percevoir ce qui m’attachait à mon pays, ce que je ne voyais plus en étant à l’intérieur de ses frontières, et qui m’empêchait d’approfondir les particularités de ma propre langue et de ma propre culture. Cette appréciation m’a conduit à un désir de retour. Un retour à partir duquel je n’étais plus le même qu’au départ.

J’ai alors décidé de rentrer au Maroc en m’installant à titre privé afin de garder toute ma liberté, assuré que je pouvais approfondir mes recherches et garder la possibilité de me déplacer d’un pays à l’autre. L’inscription dans une institution universitaire ou hospitalière ne m’aurait sans doute pas donné cette facilité. La liberté était donc une exigence personnelle pour une pratique au Maroc qui me laissait la possibilité de voyager, d’échanger, de communiquer, d’écrire…

J’ai ouvert mon cabinet de consultations à Rabat en 1981. Rabat ne comptait à cette époque que quelques psychiatres et le pays entier quelques dizaines de praticiens seulement. Quant aux psychanalystes, ils étaient rares. Ma pratique de psychiatre et psychanalyste fut portée par mon désir de réintroduire la psychanalyse dans mon pays. Je pouvais ainsi offrir une autre écoute, avoir moi-même un autre regard par rapport à ma culture. Étant donné qu’il n’y avait pas d’institution psychanalytique, ni d’association psychothérapique au Maroc, il me revenait de prendre appui sur la psychiatrie, seule discipline reconnue, pour développer la psychothérapie et la psychanalyse. Je me suis donc installé en tant que psychiatre et psychanalyste, en réservant un temps pour les prescriptions en fonction des demandes qui étaient faites et des indications pour recourir à la médication ou pour y renoncer et proposer une écoute relevant de la psychanalyse. Peu à peu, j’ai été investi en tant que praticien prescrivant peu ou pas de médicaments. Progressivement, les patients ont demandé à venir me voir pour être écoutés, conseillés, voire même pour solliciter une orientation, un conseil pour des décisions importantes concernant leur vie. Graduellement ma consultation s’est développée, sur le plan psychothérapique et psychanalytique. J’ai cependant maintenu la consultation psychiatrique à temps partiel afin de pouvoir continuer à enrichir ma pratique clinique par une diversité de demandes et de réponses de soins. Même lorsque je reçois un patient en tant que psychiatre, mon écoute est toujours imprégnée par la dimension psychanalytique.

Un tournant a été pris lorsque j’ai reçu des demandes émanant de patients ayant commencé une cure psychanalytique durant la période coloniale avec des praticiens français. Certaines questions devenaient insistantes. Quel était le terrain médical, psychiatrique au Maroc, par delà les questions institutionnelles, économiques et politiques ? Quelle était la place de la psychanalyse à cette époque?

Les débuts de la psychiatrie et de la psychanalyse au Maroc remontent à l’époque coloniale. Il fallait donc connaître ce passé, aller à la rencontre des pionniers et à la découverte des traces qu'ils avaient laissées de leur passage. Les témoignages de Louis Clément, Jean Bergeret, Juliette Favez Boutonnier… portent la marque de l’influence du chef de file du groupe de Casablanca : René Laforgue, l’un des fondateurs de la première société psychanalytique française. Il s’était retrouvé au Maroc dans les années cinquante. De rares écrits subsistaient de cette période.

Cette période était quasiment ignorée ou refoulée par les praticiens qui ont méconnu ou rejeté les praticiens français de cette époque en raison de leur appartenance coloniale. Or le fait de refouler des écrits et des théorisations conduit tout droit à leur résurgence. En outre, l’analyse des faits d’une période nous renseigne largement sur le contexte dans lequel s’inscrit une pratique. Un contexte de Protectorat, « pacifié » comme on le disait, encore ancré dans ses traditions mais n’échappant pas aux influences européennes. Plusieurs facteurs avaient ainsi favorisé l’implantation de la psychanalyse au Maroc, notamment une pluralité de discours, aussi bien psychiatriques venus de l’Occident, que traditionnels, remontant à la nuit des temps. L’apport de la psychanalyse fut cependant limité lors de cette période en raison de facteurs idéologiques, mais aussi de glissements opérés entre la psychanalyse, la psychiatrie et la sociologie, et enfin en raison de la méconnaissance de la langue et de la culture locales par les praticiens de cette époque.

On ne peut introduire, implanter et transmettre une discipline sans connaître le passé, les archives et les traces de ceux qui nous ont précédés par leur présence, leur pratique et leurs écrits. Il est nécessaire de prendre du recul avec la période coloniale et d’amorcer une lecture critique et raisonnée des travaux des premiers psychanalystes français ayant exercé au Maroc. Déconstruire pour reconstruire sans rien renier des apports de ceux qui nous ont précédés, telle fut ma démarche. La lecture analytique de l’histoire permet non seulement de prendre du recul par rapport au passé mais de prendre garde aux répétitions qui guettent le présent sous des formes nouvelles.

En appliquant la méthode freudienne pour lire l’histoire de l’introduction de la psychanalyse en période coloniale, j’ai analysé les écrits et les témoignages en contextualisant les conditions de l’arrivée de cette discipline. Celle-ci était inéluctable, dès lors que le Maroc était inscrit dans une grande histoire, celle de la psychiatrie et de la psychanalyse. En s’appuyant sur la langue et les traditions, la psychanalyse a pu mettre en échec des modèles importés et forcer l’interrogation des praticiens de l’époque coloniale. Elle a ouvert très tôt notre pays à une autre lecture des phénomènes de la psyché, mais en véhiculant des préjugés de l’époque. Elle a réduit son champ d’investigation mais n’a pas pu être véritablement transmise à cette période.

Le Maroc a toujours attiré l’étranger. Désir de retrouver le Même et l’Autre. L’Autre, c’est l’héritier d’une tradition millénaire : celle de l’Orient et de la tradition arabo-musulmane. Le Même, c’est le Français auquel était dévolue cette partie du monde au cours de l’expansion coloniale. Le désir d’exil travaille en miroir. Désir de se faire reconnaître par l’autre, désir d’être accueilli, de découvrir, de s’épanouir. Désir qui conduit un certain nombre à y mettre un prix : celui de leur vie. Ils forcent les frontières géographiques, politiques et idéologiques en rappelant qu’il ne doit pas y avoir de frontières entre les hommes. Aujourd’hui, faute d’abolir ces frontières, des communautés se forment, des appartenances se tissent, des identités culturelles se font et se défont, au gré des circonstances et par-delà les frontières géographiques. Si les conduites humaines diffèrent, si les cultures présentent des particularités, les mécanismes inconscients sont universels. La culture ne constitue qu’un habillage, une enveloppe.

La découverte freudienne permet une autre lecture des changements culturels et donne toute sa place à la parole individuelle. Son rôle dans la connaissance de la psyché et dans l’étude des processus inconscients à l’œuvre dans toute activité de pensée et de création est incontournable. Le Maroc n’est pas en dehors de cette recherche. Quelle est la place de la psychanalyse au Maroc ? Quelle transmission de la psychanalyse au Maroc ? Quelle formation pour les analystes ?

L’exil, le déplacement, le voyage jouent un rôle très important dans cette transmission. Le va-et-vient entre deux pays peut favoriser une formation ouverte, détachée des barrières culturelles et réceptive à toutes les influences, intégrant l’apport de tous ceux qui ont travaillé sur les questions relatives à l’exil, la migration, les questions culturelles. Le travail avec les jeunes crée des ouvertures vers l’avenir. Ils aspirent au changement, au déplacement, à d’autres identifications et se créent de nouvelles identités.

Exil et transmission ne peuvent être pensés sans se référer à la question du lien social. En droit, c'est principalement par l'attribution du nom de famille que se marque la dépendance entre filiation et identité sociale. En sociologie, le lien social désigne l'ensemble des relations qui unissent des individus faisant partie d'un même groupe social et qui établissent des règles. Avec Claude Lévi-Strauss[1], l’anthropologie décèle dans la prohibition de l’inceste le modus operandi fondant la transition entre deux ordres, les faits de nature et les faits de culture. S'interdire l'accès aux femmes de son groupe, c'est s'obliger à épouser celles d'autres familles et à céder les premières ; cet échange seul permet d'établir une relation durable entre des groupements humains autrement voués à l'isolement et au conflit.

Au regard de la psychanalyse, le sujet est le produit d'une histoire qui est celle de son insertion dans l'ordre de la loi et du langage, champ symbolique où père et mère occupent des lieux assignés. La psychanalyse distingue des fonctionnements qui relèvent des structures où chacun se trouve pris. La « théorie des quatre discours »[2] de Jacques Lacan constitue une élaboration majeure concernant ces structures. À partir de la période de l'Œdipe, le sujet entre dans une autre histoire, celle de sa vie d'individu, qui rejouera sans la répéter la séquence fondatrice. La psychanalyse s’intéresse à la « préhistoire », à l’histoire originaire, fondatrice. C’est cette préhistoire sociale originaire, cette histoire du commencement que Freud a développé dans Totem et tabou[3]. Le passage de la horde primitive - pure animalité - à l'univers social passe par le meurtre du mâle dominant, commis par les fils réunis, exclus de la jouissance. Ce meurtre érige le géniteur mort en père, désormais immortel d'être devenu l'absent grâce auquel le symbolisme advient.

La culpabilité des frères parricides les conduit à un investissement de la fonction paternelle. Freud explique cet investissement sur le géniteur assassiné et dévoré au cours d'une fête cannibale par le remords des frères qui se découvrent parricides. La culpabilité, consubstantielle au lien social, renvoie à une scission originaire que Freud a située dans la nature même de l'homme et figurée par l'antagonisme « pulsion de vie - pulsion de mort ». Les liens d’amour et les liens de haine sont indissolublement liés. Freud explique même que la haine est antérieure à l’amour. L’envie de posséder, de dévorer, d’incorporer l’autre ; la jalousie, les liens fratricides, le besoin de détruire, de déposséder pour posséder…, autant d’attitudes qui traduisent bien cet antagonisme. Dans Malaise dans la culture[4], on retrouve la pulsion de mort comme principe fondateur du social dans son conflit avec Éros. Au commencement n'est pas l'unité, l'harmonie, le principe d'où tout sortira. Au commencement est le conflit, la scission, et c'est dans division originaire que s'enracine ce clivage qui interdit à la société d'être jamais en coïncidence avec elle-même. Les sociétés se constituent à partir de ce qui sépare les frères du lieu d’où vient la loi, le père mort. Chacune entretient un type de rapport avec la division originaire où le social trouve son fondement.

Trois étapes marquent ce travail.

Nous vivons une époque de grandes migrations. Les situations d’exil se multiplient de par le monde. Les guerres, les difficultés économiques, les situations politiques poussent des individus à quitter leur lieu d’origine. Mais il existe aussi des désirs d’exil liés à la recherche d’un ailleurs, loin de la terre natale, de la « mère patrie », à la recherche d’une autre culture, d’un autre amour ou de la conquête d’une autre langue et de nouveaux horizons. Le thème « exil, langues et cultures » constituera le premier temps de ce travail.

Comment le psychanalyste peut-il transmettre son savoir, théorique et pratique, par delà les frontières géographiques, d’une culture à une autre, d’une langue à une autre ? Comment peut-il déplacer ses références théoriques, modifier sa clinique d’un contexte à un autre ? Comment introduire la psychanalyse dans un pays où elle n’a pas été implantée ? Comment « réinventer », selon le mot de Lacan, non seulement d’un patient à un autre, mais d’un pays à un autre, d’une langue à une autre ? Ce sera le deuxième temps de ce travail à travers « une histoire de la psychanalyse ».

Transmettre, enseigner ce qu’on a appris d’une génération à une autre implique une adresse aux jeunes. Ils constituent la majorité de la population dans les pays du Maghreb. Ils déjouent les normes et les traditions, ils ne cessent de surprendre et impulsent des changements et des révoltes. Animés par le désir d’être des acteurs non soumis, ils remettent en question les tabous, les coutumes et les pratiques religieuses. Le troisième temps sera consacré à « la jeunesse, ses crises et ses défis ».

Ces trois volets constituent les trois temps de mon parcours professionnel. Un parcours ancré dans une pratique privée qui ne s’est jamais coupée du versant public universitaire et non universitaire, au sein duquel la théorie n’était jamais absente. Un itinéraire qui n’était pas tracé à l’avance mais qui s’est construit dans une recherche continue.




[1] Claude Lévi-Strauss, (1949), Les structures élémentaires de la parenté, Mouton et Cie, 1967.

[2] J. Lacan, 1969-70, L’envers de la psychanalyse, Séminaire XVII, Seuil, 1991.

[3] S. Freud, 1912, Totem et tabou, Petite Bibliothèque Payot, Paris, 1975.

[4] S. Freud, Malaise dans la civilisation, PUF, Paris, 1971.

0 commentaires: