Interview Journal Annahar (texte français)


  1. Quel est le statut de la psychanalyse dans les sociétés arabes et en terre d'Islam en général.


Comme vous le savez, il n’y a pas une mais des sociétés arabes avec des réalités différentes, déterminées par des conditions sociales, culturelles, religieuses et historiques diverses. Longtemps considérée comme une discipline occidentale, comme un luxe s’adressant à la classe bourgeoise, la psychanalyse s’est lentement introduite dans le monde arabe et islamique en accompagnant les mutations sociales et l’aspiration à une parole individuelle. Au sein du monde arabe et islamique la psychanalyse s’est d’abord implantée dans trois pays, considérés comme pionniers : l’Égypte dès les années trente, le Liban et le Maroc à partir des années soixante-dix. L’introduction de la psychanalyse en Tunisie, en Algérie et en Syrie s’est faite à une date plus récente. Le Maroc est cependant le seul pays du Maghreb ayant connu une presence psychanalytique en période coloniale.

  1. Quels sont les facteurs de résistance et de blocage à une véritable émancipation de la pratique psychanalytique dans les sociétés arabes?


Le développement et l’extension de la psychanalyse passe par la liberté de parole, la levée des tabous, la remise en question de normes imposées par la tradition. C’est dire que les résistances sont liées à tout ce qui fait obstacle à cette liberté. Obstacles internes et obstacles externes. Les premiers sont liés au poids des névroses, celles-ci pouvant être légitimées et appuyées par des croyances religieuses et par des particularités culturelles ; les secondes sont liées aux réglementations politiques, notamment à la question de la démocratie, condition nécessaire pour permettre la possibilité d’existence juridiquement reconnue de l’institution psychanalytique. Cette institution est le complément nécessaire du travail de la cure, ses objectifs étant la transmission, l’enseignement et le développement du discours psychanalytique.

  1. Quels types de souffrances diagnostique un psychanalyste-praticien dans le monde arabe?


Je rencontre souvent des problèmes liés à des conflits identitaires : entre générations, entre sexes, entre tradition et modernité. Les difficultés viennent souvent de la coupure entre deux systèmes, deux cultures, deux langues… On parle abusivement dans ces cas de « schizophrénie » pour évoquer le décalage, la coupure ou la double appartenance. Il s’agit plutôt de conflits nés de troubles identificatoires. Les jeunes le montrent bien. Ils peuvent verser d’un extrême à l’autre, mais ils peuvent aussi adopter plusieurs identifications, naviguant d’une mode à une autre, d’une culture à une autre, d’une langue à une autre. Ils peuvent évoluer de manière heureuse dans un inter-culturel, un entre deux-langues. Mais cet entre deux peut aussi produire une coupure, une rupture. Les questions de bilinguisme et de diglossie sont aujourd’hui l’objet d’importants débats. Il en est ainsi dans nos pays de l’usage de la langue maternelle, l’arabe dialectal, darija, et la langue écrite, l’arabe classique, fousha. Il y a fréquemment une coupure pour l’enfant entre le milieu familial et l’entrée dans la scolarité. Plus tard, au niveau de l’enseignement supérieur peut exister un décalage entre l’arabe et les langues dites étrangères. Le patient s’exprime spontanément en dialectal chez le psychanalyste. Mais il peut aussi passer d’ue langue à l’autre, d’une phrase à l’autre, d’un mot à l’autre, comme si c’était la même langue. De nombreuses autres situations sont rencontrées dans le cabinet du psychanalyste. Signalons cependant la fréquence des états de dépression révélée par une baisse des capacités, des sentiments de perte relevant de causes multiples : deuils, conflits, mutations, perte des repères…

  1. Au Maroc et peut être dans d'autres pays musulmans, le psychanalyste et le Faquih se disputent le corps malade du patient. Comment le psy gère t-il ce conflit?


La psychanalyse s’est implantée sur un fond de savoir médical psychiatrique. Mais la médecine elle-même s’est greffée sur un terrain traditionnel représenté par les fqihs, les marabouts (sadates) et les magiciens-sorciers. La psychiatrie est venue opérer une coupure épistémologique en n’attribuant plus la folie à des causes sacrées mais à des causes humaines. Aux représentations traditionnelles elle a substitué des classifications. Le jinn, le sihr ne s’inscrivent plus dans un système unique relevant des croyances et du cosmos mais deviennent intégrés à plusieurs catégories diagnostiques : l’hystérie, l’obsession, la paranoïa… Il y a là un détour. Le psychanalyse fait un retour sur le langage en se centrant sur le sujet, en cela elle questionne la tradition par le biais des signifiants pris dans la culture : nul n’échappe à ses appartenances symboliques. La psychanalyse n’oppose donc pas tradition et modernité mais tente de se réapproprier la tradition en l’intégrant dans des valeurs universelles.

  1. Y a t-il une demande psychanalytique dans le monde arabe et elle est formulée par quelle "clientèle" ?


Là où il y a la parole, il y a une demande. L’introduction puis la transmission de la psychanalyse ont offert la possibilité d’une écoute qui s’appuie sur le désir, au delà de la demande. Désir de changement, désir de remise en question, désir d’implication dans son destin. Cette demande est certes formulée par une minorité, mais dès que la psychanalyse imprègne d’autres discours (c’est la psychanalyse dite « en extension »), elle produit des effets sur d’autres pratiques, qu’elles soient psychiatriques, éducatives ou pédagogiques. Pour que la psychanalyse puisse se transmettre véritablement dans une société, pour qu’elle ne soit pas une simple greffe, un corps importé, il faut qu’elle ait prise et qu’elle puisse adoptée par la culture. Pour cela, elle doit être « réinventée » et réappropriée par la langue et la culture du pays.

  1. Que peut la psychanalyse face à l'emprise rampante de la théologie sur les corps, les discours et les imaginaires? et que reste-t-il de la jouissance et du plaisir ?


Deux courants existent en Islam : le monde des jouissances et le monde des interdits. Les désirs et les pratiques sexuelles appartiennent à une époque et s’inscrivent dans des discours. Aujourd’hui c’est le deuxième courant qui semble prendre le pas. Il faut donc procéder à l’analyse historique, anthropologique, sociologique du texte. La psychanalyse n’a pas la prétention de s’opposer à la montée du discours théologique ou aux idéologies. Mais elle offre un espace de liberté. Le travail du psychanalyste peut conduire à séparer la croyance religieuse des contraintes et des obligations, que celles-ci soient névrotiques ou sociales. La croyance peut alors ne pas être imposée de l’extérieur et peut se détacher des peurs, des conflits et des illusions. En dégageant la croyance des contraintes imposées ou des contraintes névrotiques, elle contribue à une certaine forme de laïcité.


Entretien réalisé par Maati Kabbal, édition du 26/07/2010



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