L’assistance psychiatrique en Algérie au lendemain de l’Indépendance

Prologues, numéro 33, printemps 2005

Loutfi BENHABIB : Psychiatre Des Hôpitaux, psychanalyste. Médecin responsable du C.A.M.PA. (C.A.T.T.P Adolescent)

L’auteur apporte ici une critique des discours universitaires sur la psychiatrie algérienne tenus au cours des dernières périodes de l’histoire du pays (coloniale et post-coloniale). Au lendemain de l’indépendance, le discours psychiatrique hérité, discours qui excluait le sujet de son objet, convenait parfaitement à la stratégie politique générale de développement que proposaient les dirigeants du régime. Il évoque dans cet article l’échec de l’offre de soins psychiatriques par l’Etat tels qu’ils ont été proposés et le récit d’une pratique marginale de péd opsychiatrie. L’analyse est ici menée avec une double lecture, politique et psychanalytique. La critique de l’appareil psychiatrique permet de comprendre la difficulté de mise en place d’une institution fonctionnant avec l’outil psychanalytique.

Les discours universitaires sur la psychiatrie algérienne tenus au cours des dernières périodes de l’histoire du pays (coloniale et post-coloniale) ont eu la particularité de devoir légitimer les desseins des systèmes politiques en place.
Ainsi, le concept de « mentalité de l’indigène », paradigme nodal de la psychiatrie coloniale proposée par l’Ecole d’Alger, faisait de l’autochtone algérien un être « primitif » qui ne pouvait que profiter de la dimension « civilisatrice » de la colonisation. Cette personnalité particulière de l’indigène avait une assise cérébrale spécifique qui le prédisposait à la folie. Cette connotation raciste de la psychiatrie coloniale s’était estompée au début du mouvement insurrectionnel de 1954. La spécificité de la personnalité et de l’architecture cérébrale de l’indigène étaient abandonnées, la référence à l’étiologie somato-biologique de la folie devenait essentielle. Et ce n’était plus seulement l’origine culturelle et religieuse du malade qui disparaissait de l’argumentaire psychiatrique mais c’était aussi le cas de toute référence à une histoire et à une subjectivité. La logique psychopathologique n’avait aucune chance de se frayer une place dans le discours universitaire et de se transmettre.

Au lendemain de l’Indépendance, le discours psychiatrique hérité, discours qui excluait le sujet de son objet, convenait parfaitement à la stratégie politique générale de développement que proposaient les dirigeants du régime. Le pouvoir politique entendait développer le pays sans participation populaire, librement consentie, à son entreprise. Si la finalité du développement proposé était indéniablement humaniste et progressiste, aux antipodes de la finalité coloniale, la logique de la stratégie déployée était identique et ne pouvait conduire qu’à l’échec : les dirigeants de l’Algérie n’avaient pas compris qu’on ne pouvait civiliser ou faire le bonheur d’un peuple, à son insu.
J’évoquerai dans cet écrit ce qui a été dit de l’échec de l’offre de soins psychiatriques de l’Etat tels qu’ils ont été proposés et le récit d’une pratique marginale de pédopsychiatrie.

A - Les avatars de la mise en place du dispositif psychiatrique
L’échec de la mise en place d’un appareil d’assistance psychiatrique peut se penser à partir d’une double approche :
– un abord psychiatrique : en cela l’article « Regards sur la folie » écrit par le Pr F. Kacha donne l’opportunité de dégager l’intelligibilité de cet échec. Son étude est d’autant plus intéressante que l’auteur est, depuis une trentaine d’années, l’un des principaux artisans de la mise en place de l’outil psychiatrique dans le pays.
– un abord politique : en cela l’étude des principaux objectifs des programmes de santé mentale officiels dévoile leur inscription dans la philosophie générale de développement telle qu’elle est préconisée par le régime en place.

I- Compréhension psychologique de l’échec de l’outil psychiatrique projeté

a) Au lendemain de l’Indépendance, deux discours opposés, écrit le Pr. Kacha, se disputaient le champ de la folie :
– Une conception politique pensait le trouble psychique comme étant inhérent aux effets de la colonisation et aux conséquences traumatiques du combat libérateur. Le soin consistait pour les tenants de ce discours en un déploiement, dans un souci réparateur, d’un dispositif de soin psychiatrique moderne, axé sur la médicalisation du désordre psychique et sur les hospitalisations.
– L’autre conception, plus diffuse dans la communauté, convoquait le magico-religieux pour lire et soigner la folie. Cette « conception va se développer sans cesse jusqu’à ce jour, poussée par l’élan irrésistible d’un retour aux sources idéalisées, retour aux traditions, aux thérapeutes traditionnels, une mise à distance des apports de la colonisation et de l’Occident, porteur de transgression. La conflictualisation des rapports anciens/moderne, l’apparition du clivage entre médecine de chez nous et médecine occidentale, entre laïcité et islam vont multiplier le recours à l’explication magique dans l’apparition des troubles mentaux » (F. Kacha). « Ces pratiques vont massivement déborder l’outil psychiatrique pour devenir le soin prévalent dans le pays » et l’auteur se demande « pourquoi une masse grandissante de notre population se sent-elle impérieusement poussée à fournir à son angoisse un exutoire magico-religieux » (F. Kacha).

b) Pour signifier l’impossibilité du projet psychiatrique « dit moderne » d’assécher la demande en soins traditionnels, F. Kacha parle d’échec et pointe deux causes :
– L’incapacité des pouvoirs publics à tenir leur engagement à réaliser tout l’outil de soin nécessaire pour absorber la demande et de gérer avec cohérence le dispositif existant. L’offre d’un soin de qualité, dans ces conditions, devenait illusoire.
– Le soin proposé ne correspondait pas aux attentes de la population. Le soin psychiatrique moderne n’était pas réductible à la représentation traditionnelle que se fait la société de la prise en charge du trouble mental. » Une communauté prise entre une organisation sociale pré-moderne et un fonctionnement psychologique des sujets peu tolérant aux frustrations et plus ouvert à la toute-puissance des pensées constituent les ingrédients favorables à une lecture plutôt magico-religieuse du désordre psychique », précise F. Kacha.

c) L’Algérie au lendemain de l’Indépendance était piégée par le paradoxe de vouloir le progrès et tenir en même temps à la tradition : « Comment peut-on réclamer et promouvoir dans un pays en voie de développement le progrès, d’une part l’accès à la modernité, la libération de l’homme, l’organisation des hôpitaux, la désaliénation, et d’autre part accepter de renforcer les défenses projectives qui aboutissent à une survalorisation de ‘l’ancien’ fantasmatique idéalisé, imaginaire, coupé de toute réalité ? » (Kacha).

Cette interrogation interpelle et suscite quelques commentaires :
1 - L’auteur de l’article confère à l’outil psychiatrique occidental le crédit d’une dimension scientifique sans connotation idéologique universelle et donc transposable en tout lieu. La question du sujet, des particularités historiques, culturelles, de la subjectivité sont évacuées. Une clinique débarrassée de considérations psycho-pathologiques se prête mieux aux opérations objectivantes que sont les mesures, les classifications, les évaluations. On peut faire l’économie des manifestations idio-syncrasiques du sujet, on œuvre de toute façon pour son bien, disent les tenants de l’idéologie psychiatrique « scientifique ».
Un projet qui contourne le sujet, au nom de l’efficience et du bonheur du bénéficiaire, indispose par son arrogance et induit habituellement le rejet. Un outil psychiatrique indifférent aux croyances populaires, critique et sourd aux soins traditionnels des sujets a tous les attributs de l’objet technocratique qui ne suscite pas le désir de s’en approprier. Et le désir est ce qui fait qu’un acte thérapeutique fonctionne.
Le désintérêt progressif pour le projet psychiatrique dit moderne avait eu pour effet de revitaliser les pratiques traditionnelles. Le désaveu de cette psychiatrie au profit des pratiques traditionnelles était d’autant plus aisé que l’éviction du sujet du discours psychiatrique avait toutes les chances de rappeler au patient celui de la colonisation, lequel avait fait de lui un être ignoré et bafoué. A l’inverse, la pratique traditionnelle fait référence à un discours qui fait du sujet un acteur d’une histoire, d’un conflit. J. Bennani avait fait ce constat quand il évoquait les effets des impasses de la psychiatrie coloniale : « Le projet psychiatrique (colonial) se voulait en rupture brutale et radicale avec les pratiques magiques et maraboutiques ou religieuses. Il ne faisait que se superposer à celles-ci sans les faire disparaître. C’est ce dont les psychiatres coloniaux n’avaient pas conscience. »

2 - La recrudescence des pratiques magico-religieuses est, pour l’auteur de l’article, le signe d’un échec à l’accès aux idées de progrès. Il ne semble pas y voir les effets du procès d’acculturation de la société confrontée à la modernité. De nombreux auteurs (Murphy, Bastide, Pradelle De La Tour) ont décrit la recrudescence des pratiques de sorcellerie dans les moments de confrontation à d’autres façons de gérer la réalité et qui va jusqu’à induire le basculement d’un système défensif à un autre. M. Chabane (Cité par Stanislas Lagarde in « culpabilité, le collectif et l’individu », conférence inédite) a bien repéré comment certains immigrés maghrébins, confrontés depuis plusieurs décennies à la modernité en France, sont passés d’un système de persécution propre à la logique de la symbolique traditionnelle au système défensif d’auto-accusation habituellement développé en milieu occidental

3 - On relève dans l’écrit de F. Kacha un amalgame entre la symbolique traditionnelle et le discours intégriste. Ce dernier est pourtant connu pour son opposition déclarée aux pratiques magico-religieuses et pour avoir fait sienne, après quelques rajouts mineurs, l’idéologie psychiatrique dite moderne. Cet amalgame n’est pas seulement le fait de la réduction abusive opérée entre les deux discours mais également celui de l’alignement des deux discours qui induit l’obligation de s’en tenir à une lecture littérale des pratiques de soins des deux symboliques. Cela empêche de reconnaître un sens second aux pratiques magico-religieuses

II- La visée idéologique du projet algérien d’assistance psychiatrique
L’Algérie a été confrontée dans son processus de construction étatique à deux types de problèmes :
– Le premier est relatif à la construction de l’Etat avec tout ce que cela suppose au niveau des fondements de la légitimité dont le pouvoir puise l’autorité nécessaire pour légiférer et maintenir un ordre social.
– Le second problème est inhérent à l’organisation de l’économie, c’est-à-dire à la production et à la répartition des richesses sociales.
Ces deux problèmes sont distincts mais fondamentalement liés. En privilégiant l’un au détriment de l’autre, le processus de développement se grippe, voire se bloque. Les crises qui s’en suivent attestent de l’intimité des deux problèmes et de l’indispensable nécessité de les gérer simultanément.
Le pouvoir politique en place dit « moderniste » a privilégié la dimension économique et fait comme si les finalités sociales sous-jacentes au projet de développement, en l’occurrence les fondements de la citoyenneté et de la modernité, découlaient d’elles-mêmes, une fois garantie la réalisation des tâches économiques. Il lui suffisait alors de museler le débat sur les finalités, de s’assurer une légitimité qui serait historique, faute d’être populaire. Le nouveau Pouvoir s’engage dans une mobilisation des appareils idéologiques de l’Etat pour contrôler les résistances et autres « scories culturelles du passé » susceptibles de détourner l’effort de l’économique. Inscrits dans cette perspective et s’inspirant de la logique jacobine de la colonisation, les dirigeants vont tenter l’aventure de la construction d’un Etat-Nation qui parviendrait à absorber les particularismes régionaux, ethniques, linguistiques et culturels dans une conscience ‘nationalisée’, seule garante d’une société unique et uniforme. Leur projet ne pouvait pas, dans ces conditions, s’accommoder d’un pays où existeraient du désordre, des tentations anomiques, et où les sujets, étouffés jusqu’ici par l’ordre colonial, réclameraient un droit à la parole, à la pensée libre. Les nouveaux dirigeants voulaient un pays d’ordre et non un monde d’équilibre, quitte à le transformer en un monde de la terreur quotidienne. Il leur fallait un pacte social autour d’une cause, quitte à falsifier les évènements antérieurs, à réécrire les textes. Tout était bon pour légitimer leur pouvoir.

L’échec de leur entreprise est dramatique. Le projet économique est en déperdition et les gouvernants ne peuvent plus ignorer ou réprimer le débat public sur les valeurs qui spécifient la société moderne et que leur ont signifié les émeutes populaires de 1988 (dignité, réhabilitation des cultures et des langues, liberté d’expression et d’organisation…). Le basculement vers la prise en compte de la parole du citoyen est irréversible et s’impose dans la violence et la terreur. Les objectifs du dispositif d’assistance psychiatrique n’échappent pas. Le programme de santé mentale, élaboré au cours des mois qui ont précédé les émeutes d’octobre 1988, adhère de façon caricaturale à la démarche de maîtrise qui caractérise le régime politique en place. Celui de 2000 prend acte du nouveau contexte démocratique et porte dans la forme dans les objectifs, la marque du politique.

A) Le dossier de Base de Santé Mentale de 1988
Ce projet a été pensé par la commission nationale de santé mentale et sa réalisation a concerné la décennie 1988-2000.
• Les objectifs :
– Le soin est projeté en termes de dotation en lits d’hospitalisation.
– L’accent est mis sur la nécessité de disposer dans chaque département d’un service d’urgences psychiatriques et d’un service fermé pour malades agités.
– L’élaboration d’une législation définit les différentes modalités d’hospitalisation des patients et les modalités de gestion hospitalière.
Le modèle de soin projeté est pensé en terme de lits d’hospitalisation. Il ne définit le soin, nulle part dans le texte et il apparaît comme un dispositif curatif, orienté vers le soin de l’adulte. Il privilégie les zones urbaines et s’appuie essentiellement sur l’outil hospitalo-universitaire.
Les auteurs du projet font l’amalgame entre le soin et l’ordre social et proposent un dispositif d’assistance psychiatrique dont la préoccupation majeure est la dimension sécuritaire.
La logique, le contenu, l’outil de réalisation de ce dispositif sont dans la continuité de celui de l’ère coloniale. Et les mêmes arguments, quelques fois formulés dans les mêmes termes, sont utilisés pour justifier l’éviction de certaines catégories sociales du bénéfice du soin psychiatrique. Ainsi, toutes les initiatives pédopsychiatriques ont été « découragées » par la Commission de santé mentale. La prise en charge des personnes âgées a été écartée avec le même argument que celui avancé pour le soin des enfants, à savoir la grande tolérance familiale à l’égard de ces catégories sociales. Les psychiatres de la colonisation excluaient cette population sous prétexte de ne pas détruire l’excellente tolérance sociale et familiale de la société indigène.
Des secteurs importants de souffrance sont ignorés par le projet sous le prétexte qu’ils « ne constituent pas une priorité nationale pour des pays musulmans », et pourtant, quelques années plus tard ils vont se manifester comme des préoccupations majeures de santé publique (toxicomanie, suicide de l’adolescent, alcoolisme).

B) Le programme National de Santé Mentale (2001)
Les évènements politiques de 1988 et l’ouverture démocratique ont sensiblement modifié l’approche des « tâches du développement national ». En effet, et à l’inverse du précédent projet, il a été discuté et élaboré lors de trois conférences régionales, il n’est plus l’affaire de deux professeurs et de directeurs centraux de ministères. Pour la première fois, dans un document officiel, il est fait mention d’objectifs concrets chiffrés et d’un échéancier précis de réalisation.
Les objectifs du programme ont glissé de la stigmatisation et de l’exclusion des patients à une pratique plus ouverte aux soins communautaires et à la réhabilitation. Le programme exprime une volonté d’abandonner la prévalence du lit pour des structures plus légères. « Les centres intermédiaires » sont répartis plus équitablement à travers le territoire. Ils n’excluent aucun champ de la pathologie mentale ni aucune catégorie de malades mentaux de son action. Les révisions de la loi de février 1985 iraient dans le sens du dépassement de la mise en place de textes qui légifèrent uniquement sur les urgences et la psychiatrie des catastrophes. Il s’agit de produire une loi ouverte à toutes les dimensions de la prise en charge de la souffrance psychique.
Les objectifs pour la décennie 2000-2010 sont trop étendus et le contexte politique encore trop instable pour ne pas voir dans le programme un souci uniquement conjoncturel.

B - Pratique psychothérapique en marge du dispositif psychiatrique officiel

Un certain nombre de psychiatres et de citoyens en désaccord avec les auteurs du déploiement d’un dispositif psychiatrique sécuritaire ont développé une praxis ouverte aux discours hétérogènes. Ce fut le cas du Pr. M. Boucebci, qui, rivé sur la position éthique de ne pas céder sur la qualité du soin, a affronté les questions majeures de la pratique psychiatrique. Sur la question des pratiques traditionnelles, dont il reconnaît l’usage massif en Algérie, il affirme : « il est essentiel de s’interroger non sur la réalité mais sur l’intérêt possible et partant l’attitude à définir vis à vis de ces pratiques. » Il soutient la même humilité théorique au regard du modèle du soin : « S’il est certain et évident que parler du secteur implique une référence théorique à un modèle de soin, il est nécessaire de rappeler d’abord que c’est à partir d’une praxis que peut s’élaborer un modèle adapté aux réalités actuelles et culturellement fondé, sans qu’il soit justifié de penser qu’il doive être une mauvaise copie d’un mythe original ou découler de la prise en considération du sous-développement comme paramètre essentiel d’élaboration (on peut à ce sujet dénoncer le recours au neuroleptiques retards préconisés par certains pour palier à la pénurie de psychiatres)… Le sous-développement ne doit pas justifier une démarche dévalorisante. Le problème n’est pas de copier un modèle mais de prendre en considération l’universalité de l’homme et de la réalité de l’évolution sociologique… »
La pratique du Pr. M Boucebci a marqué la psychiatrie algérienne sur au moins deux plans :
– C’est à la suite de son travail de sensibilisation aux effets des carences affectives chez les bébés qu’est intervenu un profond changement des attitudes et conduites affectives envers les enfants privés de famille et qu’un vaste mouvement d’opinion a pu modifier la législation sur les adoptions et le statut juridique de l’enfant « abandonné ».
– Il a été le premier à savoir contourner l’obstacle des résistances, de la lourdeur administrative et s’appuyer sur la société civile pour engager la prise en charge des enfants handicapés. Il a soutenu la création d’associations de parents et les a accompagnés dans la mise en place des « centres de quartier » et, à la date de sa mort, ils ont été plus de 2000 enfants à bénéficier de ces institutions.

C - Soins pédo-psychiatriques dans la Cité

Il me semble pertinent de relater une expérience de soins que j’ai engagée en collaboration avec des parents d’enfants en souffrance psychique et des associations civiles d’un quartier populaire d’Alger. Cette aventure a duré dix ans et a connu trois épisodes, tous marqués par une implication de la Cité.
Dans cette alliance avec la communauté, la dimension de barrage protecteur a été l’objectif constant de l’équipe. Les effets thérapeutiques de cette implication ont été pensés dans l’après coup. Le dispositif de soin s’est aménagé pour permettre les manifestations de solidarité de la cité et pour résister au climat sécuritaire incertain. Cette proximité avec la population a été intime au point que les limites du cadre thérapeutique se sont confondues avec celles de la cité et a fait que la souffrance psychique n’a pas eu de lieu de traitement spécifique clos.
Cette pratique a été le fruit d’une initiative, d’une volonté d’une minorité active qui, à l’instar des autres minorités du pays, elles aussi porteuses dans leur secteur et leur domaine d’un message de modernité, a voulu transformer la brèche que représente sa pratique en un projet communautaire que seul un enracinement peut inscrire dans la durée historique, à l’abri des chocs en retour auxquels nous a habitués l’expérience du pays. La question a été pour cette minorité de penser une pratique qui ne se limite pas à une action à la surface des faits sociaux et qui ne soit pas perçue comme une greffe avec tous les risques de rejet que cela implique.
Je me propose de relater succinctement ces années de complicité avec la communauté. J’évoquerai trois modes d’organisation du soin qui ont reflété un contrat à chaque fois différent avec la cité, contrat dicté par la conjoncture politique.

1) Bab-El-Oued
Les soins des enfants en souffrance psychique n’ont pas eu jusqu’ici les faveurs des pouvoirs publics. Plusieurs expériences ont été suspendues et le seul hôpital pédo-psychiatrique de jour d’Alger, « les Oliviers », dirigé par feu M. Boucebci venait d’être fermé.
Le regard sur le soin des enfants en souffrance psychique allait changer avec la décision politique de rapatrier les enfants handicapés mentaux soignés dans les institutions françaises. Le rapatriement relevait d’impératifs financiers, le choix du soin des enfants à l’étranger devenait coûteux. Les autorités, afin de calmer les parents des enfants rapatriés, se sont engagées à créer les meilleures conditions de soin au pays même. J’avais saisi cette opportunité pour tenter, en 1983, l’aventure du soin pédo-psychiatrique dans un centre de guidance infanto-juvénile de Bab-El-Oued, quartier populaire d’Alger.
L’équipe, cooptée dans sa totalité, était constituée de six psychologues nouvellement diplômés qui ont accepté un bénévolat en échange d’une formation complémentaire axée sur la clinique psychopathologique de l’enfant. Le psychiatre universitaire, responsable médical, a été détaché au centre de guidance.
La structure était exiguë, insalubre. C’était, en fait, la cave de la mosquée du quartier. Les moyens financiers se limitaient à la prise en charge de l’eau, de l’électricité et des produits d’entretien et d’hygiène. Les parents ont pris en charge les outils de soin.

La précarité importait peu. Conforté par l’illusion d’une bienveillance des Tutelles ou tout au moins de leur neutralité, l’objectif dans cette aventure n’était pas de garder les enfants derrière des murs agréables mais de proposer une disponibilité d’adultes désireux d’accueillir ces « souffrants de la vie », de dénouer ce qui les empêche de se sentir bien avec les autres, de les accompagner dans les lieux ordinaires de la cité : cinémas, clubs sportifs, musée, centres de santé. L’équipe avait repéré, parmi les activités qu’offrent habituellement ces structures hôtes toutes celles qui peuvent avoir une dimension curative et les a intégrées aux soins. Cette cohabitation et le déploiement d’activités culturelles ont revitalisé ces structures, profondément affectées jusque-là par la morosité ambiante.

– Les activités thérapeutiques qui s’étayent sur un médiateur culturel (peinture, écriture, modelage, maquillage et déguisement...) se sont déroulées au « Musée Des Arts Traditionnels » du quartier. Le temps d’attente, dans le musée, des familles des enfants en soin, a été une opportunité, saisie par le directeur de cette institution pour organiser visites guidées et autres animations. Le musée s’est réapproprié une vie artistique et l’idée d’ouverture des ateliers d’activités plastiques aux enfants du quartier a séduit au point qu’elle a été élargie à tous les musées d’Alger.
– L’équipe de soin a bravé l’interdit des commémorations des fêtes dans les écoles, les a organisées dans les salles de spectacles en y invitant les écoliers du quartier. La célébration, en particulier, d’une journée de solidarité avec les enfants du centre de soins, s’est achevée par l’exposition de milliers dessins dans la plus grande place d’Alger. Depuis, cette journée s’est instituée journée nationale de l’Enfance.
– Les responsables de la mosquée ont accepté l’accueil, dans les salles de prière, de nos activités de soutien pédagogique aux enfants en difficultés scolaires. Mais nos rapports avec les autorités religieuses ont été marqués par de l’ambiguïté. Elles ont toléré les initiatives qui relèvaient, selon elles, d’une dimension caritative mais ont peu apprécié notre faible engagement pour le culte. L’accueil pour un soutien scolaire s’est poursuivi, sans nous, mais l’idée du soutien pédagogique dans les salles de prières a été étendue à tous les lieux de culte environnants.

En 1987, les pouvoirs publics ont saisi l’alibi de l’insalubrité du centre pour procéder à sa fermeture, tout en reconnaissant la qualité du travail thérapeutique accompli. Cette reconnaissance, qui n’a été que de surface, a mal dissimulé une volonté de mettre un terme à une pratique qui leur échappait. Les décideurs ont dispersé les enfants dans les unités récemment ouvertes aux handicapés rapatriés de France. Les psychologues, bénévoles jusqu’ici, ont été recrutés et affectés dans différentes institutions. J’ai été muté, quant à moi, dans un centre de santé, « Les Deux Moulins », lequel a été « libéré » de ses obligations de soins traditionnels pour m’accueillir seul, avec la mission de privilégier la formation universitaire de la pédopsychiatrie. Et dans le même temps, je figurais parmi ceux qui étaient interdits d’enseignement.
Cette suspension des activités des soins au centre de Bab-El-Oued n’a suscité aucune réaction des parents des enfants pris en charge par cette institution ; elle s’est appliquée dans l’indifférence aussi des responsables des structures culturelles avec qui, pourtant, nous avions déployé un partenariat actif et mutuellement profitable. L’équipe a pensé avoir laissé des traces, des idées qui ont été traduites en actes à portée sociale, partagées avec de nombreux acteurs de la société civile. Ces traces ont été, selon elle, la preuve de sa capacité à traduire un savoir psychiatrique importé en praxis admise par un grand nombre.

Le silence de la communauté avait surpris. Son indifférence recouvrait, en fait, une violence contenue et retournée en apathie. L’absence de réaction traduisait l’impuissance d’une communauté qui se vivait impuissante et amputée de tout moyen de recours contre des décisions arbitraires. Les organes sociaux organisés de la communauté qui habituellement soutiennent les idéalités et les aspirations de vie commune étaient absents dans la réalité.
L’équipe s’était contrainte à rechercher une intelligibilité à cette résignation, c’était là l’issue pour entreprendre le travail de deuil mais surtout pour préserver le capital d’enthousiasme nécessaire pour reprendre ailleurs et avec d’autres l’aventure des soins des enfants en détresse psychique. La lecture de cette indifférence nous était impérative.
La population de Bab-El-Oued n’avait pas eu le temps de se constituer en société civile ; elle avait été maintenue dans une logique qui n’avait pas facilité l’intériorisation du sentiment de pouvoir compter comme contrepoids pertinent et efficace dans le jeu social. L’ambiance antidémocratique prévalente dans le pays ne permettait pas une convocation de partenaires susceptibles d’interagir dans la logique des contrats qui lient habituellement les membres d’une société moderne. Dans ce contexte, toutes les actions à portée sociale, même celles auxquelles ces partenaires participent activement, sont ressenties comme extérieures et n’ont pas ce pouvoir de les fonder en acteurs d’une société civile. Une bascule barrée dans la démocratie, une précarité socio-économique vécue au quotidien en lieu et place des promesses de bien-être, des gouvernants successifs corrompus avaient radicalisé les attentes de la population qui se figeait dans une position d’adhésion passive et molle à tout projet qui ne s’inscrivait pas d’abord dans ce qui était, pour elle, l’enjeu essentiel, celui qui devait restaurer une identité blessée. Les préoccupations de soin parcouraient en surface une communauté qui était depuis quelques temps engagée dans des idéalités plus centrales et qui ouvraient selon elle sur des perspectives de rupture d’avec son état actuel.

2) Centre des Deux- Moulins
A partir de 1987, j’ai exercé dans la solitude et dans un centre vide, fragilisé par l’idée d’avoir engagé une aventure de soins dans la précarité sans la garantie de pouvoir la mener à son terme. En octobre 1988, au décours d’émeutes populaires, un groupe de parents d’enfants précédemment soignés au centre de Bab-El-Oued ont occupé la nouvelle structure des « Deux Moulins ». Ils se sont constitués en association des parents pour la défense des enfants en soin dans ce centre et se sont entourés d’un comité de soutien constitué de personnalités de la société civile (universitaires, artistes, avocats, journalistes, hommes politiques...). Les deux comités, celui des parents et celui de la société civile, ont coopté deux psychologues et m’ont invité à les rejoindre pour reprendre les soins de huit enfants, en majorité souffrants d’autisme ou de psychose.
Le fonctionnement mis en place a été identique à celui qui est proposé dans les hôpitaux de jour traditionnels. Les offres de soins se sont déroulés intra-muros. La dimension communautaire de la pratique a été préservée et encouragée. Les parents, pour échapper au risque d’isolement et pour entretenir la solidarité, ont opté pour une perméabilité du centre aux préoccupations de la cité, alors en grande ébullition politique. Lors des débats de la société civile, le thème de l’autisme a côtoyé les autres soucis de l’heure : la démocratie, le statut de la femme, l’adoption, le handicap… L’institution a accueilli, en plus des débats, des manifestations culturelles ouvertes au public qui, pour certaines, n’auraient jamais pu se produire ailleurs : expositions, fêtes religieuses et civiles, prêts de livres pour s’opposer à la fermeture des bibliothèques des écoles.
Le centre des « Deux Moulins » est devenu un des lieux emblématiques de débat politique et sa défense un enjeu de lutte pour la société civile. Dans cet espace, maintes associations ont vu le jour, et l’autisme est devenu un sujet d’actualité de la presse écrite et télévisée. Un document audiovisuel, commande de la télévision algérienne, relatant le soin dans cette structure et les différentes actions du comité des parents et de solidarité, a eu un écho tel que le Président de la République, M. Boudiaf, est intervenu pour régulariser la pratique et proposer le déménagement du soin dans un centre spacieux et luxueux, la clinique de Garidi.

La solidarité envers les parents et les enfants en soin au « Deux Moulins » a pris une tournure politique et a cessé d’être soutenue par ceux qui percevaient dans la revendication du soin aux enfants malades mentaux une simple expression caritative ou un instrument de contestation des Autorités. Ainsi le pouvoir religieux fait montre d’hostilité déclarée à l’égard de l’équipe soignante. Le président du principal parti islamiste a exigé, en échange de l’arrêt des menaces proférées lors des prêches, l’exclusivité des manifestations de solidarité au « Deux Moulins », condition que les soignants ne voulaient pas et n’étaient plus en mesure de promettre, car ils étaient depuis longtemps dessaisis des actions de soutien au soin des enfants.

3) Le Centre de Garidi
Les enfants et l’équipe soignante se sont installés, en 1992, dans une superbe clinique. Mais le contexte sécuritaire s’est sévèrement aggravé et a fini par paralyser le bouillonnement démocratique et tarir le mouvement solidaire. La pratique s’est cantonnée au soin, un soin amputé de tout ce qui peut être curatif dans la proximité avec la Cité. Les quelques activités de formation de professionnels de la santé mentale proposées par l’équipe de Garidi n’ont pas suffi à se dégager du sentiment de travailler dans un espace clos et encerclé. Les menaces de mort à l’égard des soignants ne permettaient plus de poursuivre un exercice professionnel sans risque pour les patients, et une partie de l’équipe s’est résignée à l’exil.
La psychiatrie, quand elle revendique la dimension anthropologique, s’inscrit naturellement dans la vie politique de la cité. Mais si au nom de la science ou de celui de la Politique elle exclut de son objet le sujet, sa finalité n’est plus l’homme mais l’asservissement de ce dernier ′

Bibliographie

Bennani, J. :
La psychanalyse au pays des saints, éd. Le Fennec Rabat, 1996.
Boucebci,M. :
Psychiatrie, société et développement, Alger, Sned, 1979.
Kacha, F. :
« Regards sur la folie », in Démystifier les maladies mentales, Edition Marinoor, Alger, 1998.
Cherki, A. :
Frantz Fanon – Portrait, éd. Seuil, Paris 2000.
Ministère de la Santé publique :
- Dossier de base : santé mentale 1988 ;
- Programme National de Santé Mentale 2001.