Quand la psychologie bloque le processus de mémorisation

Entretien avec Jalil Bennani, psychiatre et psychanalyste, Le Matin, 13/09/2003

Une bonne mémoire est un atout essentiel pour bien réussir dans sa vie. Elle dépend essentiellement de lois psychologiques, notamment la motivation. Sa qualité dépend essentiellement du ressort affectif. Nous avons contacté le docteur Jalil Bennani, psychiatre et psychanalyste pour nous fournir quelques précisions.

Quels sont les avantages d’une mémoire efficace sur la psychologie ?
Quand la mémoire fonctionne bien, cela signifie que l’esprit fonctionne bien et que les éléments passés et présents sont enregistrés et fonctionnels. Une personnalité coupée de sa mémoire ne peut donner ce qu’elle a.

Comment peut-on développer le processus de mémorisation ?
Généralement, le psychisme doit être entendu comme on entretient un corps. Il y a d’autres spécialistes qui travaillent sur d’autres registres (linguistiques, neurologiques…).
En tant que psychiatre et psychanalyste, je considère qu’un esprit peut être actif, dynamique s’il est bien entretenu, c’est-à-dire si justement il continue à fonctionner. Il y a plusieurs exercices. Il s’agit de la lecture, le débat et tout ce qui peut exciter la curiosité de l’esprit. Dans ce sens-là, l’esprit peut même rester beaucoup plus vif que le corps ignorant l’âge réel. Le corps manifeste toujours de l’apathie.

Justement, y a-t-il un âge limite pour développer sa mémoire ?
Il y a des personnes âgées qui fonctionnent très bien car ils ont toujours fait travailler leur mémoire et ont toujours fait exercer leur psychisme et pensées alors qu’il existe des jeunes dont la mémoire est faible car ils ont quitté leurs études ou ne travaillent pas ou n’exercent pas une activité stimulante…La mémoire connaît moins de limitation d’âge que le corps.
Mais il est à signaler que la mémoire n’est pas simplement ce qu’on a vécu. C’est tout ce que l’esprit enregistre tout le temps. Je peux dire quelque chose et l’oublier dans cinq minutes comme je peux me souvenir d’une chose passée il y a longtemps. Il est évident que les capacités intellectuelles de la mémoire s’amenuisent à certain âge de la vie. Mais, ce n’est pas systématique. Pour ce qui est des limites, la mémoire quand elle défaillante, c’est elle qui donne les premiers signes de défaillance du psychisme. C’est un baromètre du fonctionnement mental.

L’état de santé, la médication, la drogue et l’alcool peuvent-ils influencer la mémoire ?
Oui. Tout produit qui engendre un état d’euphorie et de changement de la conscience donne l’illusion pendant un temps que les choses vont bien. Mais au fil du temps, quand c’est continu, il est évident que cela provoque des atteintes de la mémoire. C’est aussi vrai pour tout ce qui est médicaments, psychotropes s’ils sont, bien sûr, pris en excès. Les médicaments doivent être normalement pris avec l’aval d’un spécialiste qui doit tirer la sonnette d’alarme sur la durée et la quantité. Ceux qui se droguent ne rendent pas compte des dégâts que trop tard.

Y a-t-il des critères précis pour développer la mémoire ou bien les êtres humains sont-ils égaux à ce niveau ?
Je pense que le critère, c’est le désir. La motivation est un moteur très puissant pour faire avancer ses aspirations mais aussi pour faire fonctionner toutes les capacités de la mémoire. Beaucoup de gens ne développent pas leurs capacités parce que précisément, ils n’arrivent pas à trouver leur motivation.
Quand on met quelqu’un là où il faut, il travaille bien et quand il est là où il ne faut pas, on a l’impression qu’il est bête et qu’il oublie tout. Malheureusement, il y a quelques personnes qui ne découvrent leur motivation que tardivement ou ne la découvrent jamais. Ceux qui la découvrent très tôt développent en même temps leurs capacités créatives. Les dons peuvent être développés. Il y a des gens qui peuvent avoir des capacités intellectuelles, mais ne les entretiennent pas et ces dernières finissent par périr.

Que conseillez-vous aux parents pour développer l’intelligence de leurs enfants dès la naissance ?
Dès la naissance, il faut stimuler toutes les potentialités sensitives de l’enfant. Le bébé n’étant plus dans le ventre, il sent ce qui l’environne. Au début, c’est le toucher, l’alimentaire. Mais, l’alimentaire se transforme rapidement en plaisir. A un stade ultérieur, le bébé commence à percevoir, à voir et à découvrir. Dès les premiers mois, l’enfant peut jouer. Il faut se préoccuper surtout au début du jeu qui stimule l’esprit.
Ce jeu est un plaisir, un loisir mais va développer la capacité de l’enfant. On conseille aussi aux parents la lecture pour les bébés en leur montrant des images colorées. L’expérience a montré, au niveau scolaire, que les enfants abordent l’apprentissage avec un potentiel de plaisir et d’épanouissement. Là, l’apprentissage est lié à la motivation. Il n’y a pas d’apprentissage sans contraintes. Mais que ça soit couplé au plaisir et à ce moment-là ça peut donner des résultats.

Comment un adulte qui souffre de la faiblesse de sa mémoire peut-il se souvenir d’un événement oublié ?
L’être humain a une mémoire sélective, c’est-à-dire au fond, on peut se rendre compte qu’étant adulte, il y a des évènements qu’on a oubliés. Pourquoi ? Au niveau psychologique, quand il s’agit de certains oublis sélectifs, sans qu’il y ait aucune raison physique et organique, c’est que l’événement lui-même a été trop fort pour pouvoir rester dans la conscience, un événement qu’on a préféré oublier car il est douloureux et entraîne des souvenirs désagréables ou il touche du domaine du rêve, de l’irréalisable ou quelque chose qui n’a pas marqué la conscience.
C’est donc commode de l’oublier au fond. Mais, en oubliant cet événement, cela entraîne un cortège d’oubli avec lui. Quand on pense, parle, réfléchit, il y a une chaîne associative. C’est comme un train lorsqu’on range un wagon, il attire avec lui les autres. C’est le désavantage.
Le psychanalyste essaie de libérer cet élément refoulé. A ce moment-là, l’événement ne bloque pas d’autres chaînes associatives de la pensée .

Propos recueillis par Jihane Gattioui